- Parlons d'aujourd'hui, dimanche 6 mai 2001 de cette émission Loft
Story qui passe sur M6
- Matés Mateurs (cf Bernard Bonvoisin) se rejoignent pour faire le
succès de cette émission
- L'Église (bien lui en a pris) s'est élevée contre cette
émission.
- L'intelligentsia parisienne après s'être élevée contre cette
émission la trouve intéressante (Daniel Schneidermann, Marc Olivier
Fogiel, pour citer les émissions diffusées aujourd'hui ...).
Le premier constat que je fais est que cette émission a rencontré du
succès, en terme de haine et d'estime. En faisant appel au principe de
polarité, on peut constater que les gens en se mobilisant pour ou contre
à défaut de nous indiquer le nord ou le sud (i.e. la «bonne direction»),
nous indique un axe nord-sud social. Pour résumer ma démarche, je dirais
en gros qu'en société les axes de discussions possibles sont ceux
concernant le pouvoir, et donc que Loft Story, nous parle d'un mécanisme
du pouvoir en société. Maintenant je vais tenter d'après le peu que j'ai
vu d'essayer de l'exprimer.
Qu'est-ce que Loft Story : une émission où 11 jeunes entre 20 et 30 ans
sont enfermés dans un appartement dans le but explicite à l'issue de
l'émission de voir un couple se former qui éventuellement gagnera une
maison, s'ils y restent encore 6 mois (surveillés ensemble). Le but
inavoué de cette émission pour M6 est d'une part une opération de
communication auprès de sa cible marketing les djeunes (on vous montre
sympa comme vous êtes, donc on est une chaîne pour vous), et d'autres
part de générer artificiellement de nouvelles stars que l'on peut
exploiter ensuite et dont l'on détient l'image.
Cet aspect ne m'intéresse pas directement. Ce qui m'intéresse c'est
plutôt l'appropriation qui a été faite de cette émission par
- les acteurs
- les spectateurs
- la société
Il existe un certain nombre de points intermédiaires que j'aimerais lever
avant de les collationnés avant de développer mes thèses. Ils sont les
suivants:
- l'accès direct au média d'une couche de population habituée à être
manipulée et sa réaction
- l'apparente différence entre les normes sociales véhiculées par les
médias et celles véhiculées par les acteurs, notamment sur le plan
sexuel
- la lecture faites par la société de l'émission, et notamment ce que
cela nous apprend sur la vie privée et la vie publique comme moyen de
domination sociale
- la place que l'on veut réserver aux jeunes dans la société et leur
réaction par rapport à ce projet.
Qui manipule qui ?
Le principe de l'émission est que les producteurs misent sur
l'antagonisme des acteurs pour qu'il y ait une sélection entre eux et
qu'ils finissent, après avoir appris à s'apprécier, par se rejeter (but
explicite). Néanmoins, nous avons pu constater que pour que le but soit
atteint il faut que les acteurs soient convaincus du gain par rapport au
prix. Pour que l'émission soit saignante il faudrait qu'il y ait des
rivalités. Or on constate que depuis le début les jeunes enfermés font
une performance au moins extraordinaire jusqu'à maintenant : ils jouent
devant des caméras. Or il se trouve que nous sommes dans une société où
nous sommes d'autant plus «puissant» que nous pouvons avoir notre vie
publique étalée (phénomène presse people, article Paris Match, vivement
dimanche). Dans une société orientée vers la notoriété comme corollaire
de la puissance, il n'est pas étonnant que la puissance puisse devenir la
corollaire de la notoriété : on demande bien leur avis à des personnes
qui n'ont aucune affinité sur un sujet uniquement parce qu'ils sont
chanteurs (ils peuvent des fois avoir un avis pertinent cas
Balavoine-Mitterand dans les années 80).
Or, ils se trouvent que non seulement, les acteurs sont conscients du
fait que la notoriété obtenue dans l'émission est suffisante (interview
David sur le plateau de «Ça ne peut pas plaire à tout le monde»), mais en
plus on peut constater qu'ils ont d'eux-mêmes détourné les règles du jeu
en écoutant ce qui se passait sur le plateau d'enregistrement mitoyen à
leur loft, et s'en est suivi une critique verte du producteur par une des
actrices (Kenza). Les manipulés ont à plusieurs reprise montré à la régie
qu'ils avaient du pouvoir en suggérant, que l'émission ne marchait que
parce qu'ils désiraient bien jouer le jeu.
Bref, une génération élevée par la télévision a appris à déjouer sa
manipulation, et elle le montre en direct.
Ce que nous apprennent les enfermés sur l'extérieur
Nous constatons, que ces enfermés se méfient de leur geôlier, et à raison
(les règles du jeu ne cessent de changer, les règles sont floues). En
étant tels qu'ils sont et en réagissant de façon impressionnante, ils
nous apprennent :
- qu'ils ont l'habitude de faire face à la manipulation
- que la chaîne (parfois dépassée) ne percevait pas les jeunes tels
qu'ils sont.
J'en tire la conclusion suivante : ils montrent expérimentalement, que
l'image qui nous est renvoyée des jeunes et trompeuses d'une part (image
véhiculée par des médias détenus par d'autres générations), et qu'ils ne
sont pas dupes. Ainsi, ils mettent en évidence un conflit de génération,
et de pouvoir qui existe entre la jeune génération et la vieille.
Quel est l'image des jeunes que l'on essaye de faire passer?
Les jeunes tels qu'ils sont présentés sont censés être de grands enfants
avec des peluches en manque affectif totalement extravertis et uniquement
centrés vers l'amusement. Il n'y aurait qu'une seule raison d'être pour
les enfermés : paraître et s'amuser (centre des challenges qui leurs sont
proposés). En étant humaine en créant une communauté qui affronte
l'adversité de manière humaine sans rejet, cette jeunesse est en rupture
avec d'une part le teasing fait autour de cette émission, et d'autre part
elle ne cadre pas vraiment avec les journaux qui lui sont destinés (FHM,
têtu, J et J, nova, ...).
La surprise : le choc entre les modèles supposés et réels
Le premier endroit où ces préjugés sont apparus est le loft. Dans un
premier temps, J.E. après avoir rompu avec Loanna se pensait dans son bon
droit en pensant que Loanna était une allumeuse, et donc que si elle
apparaissait aguicheuse, il avait le droit de consommer sans autre forme
de procès. Mais, la communauté à tout de suite réagi. Elle a dans un
premier temps décidé de traiter le problème de manière informelle
l'incident en rompant avec le cliché de l'allumeuse qui l'avait cherchée.
Ensuite, on peut constater qu'elle essaye de réintégrer le présent
personnage dans la communauté. En effet Loanna (qui est un peu dépressive
comme toute personne qui est prête à se faire sharkler pour avoir une
apparence que l'on trouve agréable), a décidé qu'elle ne satisferait pas
de «c'est un con» en assumant son penchant pour le J.E. en question. Il y
a ici une double feinte : mazette.
De la même manière, tous les acteurs choisis pour leurs différences
(«intello», «bourge», «beur» ...) ont tout de suite décidé de jouer la
dynamique de groupe malgré leurs étiquettes (ils ont tous participé aux
initiatives comme un seul homme, là où ils étaient censés se disputer).
Néanmoins, on constate qu'ils ont des préjugés (ils ont un peu de mal
avec Laure parce qu'elle est «bourge»). Cependant avec le temps ils
semblent capable de surmonter leurs différences. Finalement, Ces gens
différents représentent fidèlement notre jeunesse clanifiée par les
médias, qui décide malgré tout de rester unie. Ne dit on pas «Diviser
pour mieux régner» ? En tout cas nos cobayes ne sont pas ainsi
apparemment.
Loft Story un média non contrôlé
Ces énergumènes nous informent finalement sur leurs véritables valeurs,
et se sachant manipulés, ils font passer par le rôle qu'ils ont décider
de jouer ce qu'ils sont vraiment. Ils mettent en évidence la manipulation
des médias, et montrent par leur attitudes que la société les a déjà
habitués à être toujours observés. Ils sont une preuve expérimentale du
fait que nous vivons observés en permanence. Mais chacun de leurs
comportements, chacune de leurs solutions face à un nouveau problème à
résoudre en synergie, est une nouvelle source d'information non contrôlée
par un quelconque média sur ce qu'ils sont vraiment, comment ils se
conçoivent, quelles sont leurs valeurs, quelles sont leurs schémas de
raisonnement..
Qu'est ce que la vie privée ?
La seule chose que ces personnes tentent de dissimuler entre eux ce sont
les sentiments, il est étrange que dans notre société il soit perçu comme
plus naturel d'être maté en train de baiser qu'en train d'apprécier
quelqu'un. Comme si, contrairement aux valeurs affichées de notre société
où l'on a divers contrat légaux pour se prouver ses sentiments, il était
plus dangereux d'être vu en train d'avoir des sentiments. Pourquoi,
peut-être parce qu'ils ont peur que l'on puisse avoir un pouvoir sur eux,
non pas en leur montrant des photos d'eux en train de copuler, mais soit
en se mettant à la merci de quelqu'un, soit en montrant un moyen de
pression. Ce que montrent ces apuliciés, et que leurs bien le plus
précieux donc le plus privé ce sont leurs sentiments, et qu'ils ont
appris à avoir peur de l'utilisation qui pouvait en être fait. (Aziz et
Kenza (et vice et versa), Aziz et David, Loanna et J.E. ...).
La sexualité ???
Nous voyons des personnes qui finalement après avoir un peu été
décoincées assument leurs pulsions sexuelles progressivement (massages et
papouilles par exemple). Bizarrement, cela cadre aussi avec la
disparition des préjugés sociaux. N'illustreraient-ils pas un procédé de
sélection sociale par la sexualité ? Le seul moyen de faire tomber le
sociogénisme (difficulté pour un individu de se reproduire en
dehors de sa communauté d'adoption), et de faire tomber la barrière
sociale. Or nous constatons, qu'elle était là au début, et les seuls
individus qui semblent réussir sont ceux qui font tomber bilatéralement
les barrières. Ce faisant, ils montrent que c'est un comportement social
méchamment incrusté dans nos valeurs sociales.
On pourrait dire que pour réussir en France un jeune individu se doit
par pression sociale de maîtriser sa sexualité. Néanmoins, on constate
que personne n'arrive à maîtriser ses sentiments. Ainsi est ancré le
projet de maîtrise de la population et de l'eugénisme moderne par la
pression sociale.
Conclusion : qui je verrais bien rester ?
Enfin, si vous me demandez qui je verrai à la fin je vous donnerais
l'opinion suivante : mon sentiment va dans un premier temps à Loanna pour
son humanité. Néanmoins vu les choix de montage faits, je constate qu'un
certain nombre d'acteurs n'ont toujours pas été montrés.
Mais, le but de cette émission et de jouer sur la facilité à diviser les
personnes, et l'issue cette émission me dira si je dois être
définitivement misanthrope, ou si je dois toujours m'émerveiller des
ressources créatives humaines. Il me semble cependant que certains
enfermés ont déjà contourner la difficultés en faisant la démarche de se
dire que le principal gain n'était pas dans celui dispensé par
l'émission, le gain les divise temporairement, et l'expérience les réunit
par-delà l'émission. Il serait drôle que vers la fin ils se réunissent
pour se demander à qui la maison irait le plus ou pour faire un squatt.
:)
Mais avant tout, j'espère que par cette émission en donnant référent
commun sur la jeunesse va permettre à un certain nombres de préjugés de
voler en éclat. Elle me permet en tout cas de penser à mon prochain
«j'essaie» sur la sexualité et la domination sociale.