Éloge de la médiocrité (bis)

Modifié Sunday, 22-Feb-2009 15:52:53 CET

Vous avez déjà été médiocre ? Si la réponse est oui vous savez que la médiocrité est quelque chose dont on ne sort jamais. La plupart se méprennent sur le sens du mot médiocrité ; la médiocrité ne correspond pas au fait d'être «mauvais», mais juste moyen sans trait particulier. Un peu comme vous et moi je suppose. Si il est une personne moyenne, c'est moi. Dans le schéma ci-dessous applicable à n'importe quel trait humain, je vous ai dessiné et situé mon royaume.
carte du royaume de la
    médiocrité
Pour toute chose je suis moyen. Imaginez une gaussienne je suis toujours dans l'espace où se situent 90% des personnes. Je suis moyennement heureux, amusant, performant, impliqué...

Jusque là je ne détone pas par rapport à la moyenne. C'est juste que je le dis. Apparemment, c'est le seul point qui me fait passer un peu du médiocre au délibéremment minable. Pourtant, j'ai toujours pensé en disant cela que je bénéficierait de la solidarité de mes pairs, et que je pourrais enfin faire reconnaître le droit des médiocres à exister.

Les deux freins pour faire son coming-out (sortir du placard) quand on est médiocre sont l'image des génies et des minables. Je ne hais pas ces derniers, seulement mes associés dans la médiocrités qui se martyrisent avec ces images. Ces deux icônes que la société entretien empêchent la communauté des gens médiocres de pouvoir s'assummer.

Les génies et les minables, le frein au coming out

Les génies et les minables sont les deux catégories utilisées pour culpabiliser le médiocre. Il représentent 10% de la population, mais 100% la figure de style binaire avec laquelle les médiocres sont oppressés.

Plaignez-vous d'un petit problème comme l'augmentation de l'insécurité social et l'on vous répondra soit :
« Regardes Bernard-Benoît Pirnault, lui il a sorti les bouteilles de lait fouetté par une marâtre aigri, et il a réussi pendant ce temps la à monter son business de vente d'oursin synthétique et à passer son doctorat de philosophie appliqué à la lutte contre la couche d'ozone.»
« Regardes Misoulim, lui il a un rein en moins et une gale aggravée par son abus de lait fermenté, et il est tellement moche qu'il en a cassé son mirroir parce qu'il ne pouvait même plus supporté : ne te plains pas il y a plus malheureux ailleurs. »

Heureusement, les gens exceptionnels savent se faire détester, ils y arrivent en étant jeunes, beaux, et bien élevés. La figure la plus insupportable qui est la figure ultime est le «genius self-made man», ça commence souvent comme une histoire de minable et cela se termine par une histoire de génie, et cela prouve bien que vous n'avez aucune excuse : si des minables y arrivent pourquoi pas vous ?
Mon coté sceptique m'amène à penser que la plupart de ces histoires sont des fables du catéchisme social moderne pour nous apprendre une soit-disant humilité, qui consiste à culpabiliser et humilier les personnes.

Pourquoi sortir du placard ?

Sortir du placard est une question de dignité est de construction de son identité. En plus cela devient une nécessité. Par exemple quand je regarde les notices d'utilisation pour les logiciels, les téléphones portables, les choses qui sont demandés dans les entreprises : je trouve cela imbitable. Soit c'est rédigé pour des pures génies soit pour des crétins impénitents. Moi entre les deux, j'ai l'impression de ne pas avoir ma place.

Dans un coin, j'ai les experts de l'entreprise par exemple qui plaident pour la transparence et de la démocratie, et qui me fournissent des documents dans lesquels les chiffres parlent tout seuls auxquels je n'entrave rien. De l'autre, j'ai les experts de la réduction ; ceux qui essaient de me faire croire que pour chaque problème il n'existe qu'une solution unique : celle conçue pour les mégas-tronches, que je n'ai pas le droit de discuter puisque ceux qui les ont faits sont excellents. J'en veux pour preuve que si j'ai été aussi brillant qu'eux je comprendrais ce qu'ils ont fait.

Entre nous, la théorie de l'universalité humaine existe toujours : «la connerie est également répartie». Qui plus est des génies comme Einstein, Newton et d'autres encore étaient parfois minables sur le plan de leur relation avec les femmes. En effet, il est très peu probable que l'on puisse être génial dans tous les domaines. La persévérance dans la médiocrité minabilité semble aussi une gageure. Bref on a beau faire être un vrai médiocre même avec beaucoup de bonne volonté : on y arrive pas.

Les causes profondes de l'échec de la cause de la médiocrité


Ben, mon avis c'est que tout ça c'est du pipeau. Une mesure ne sert que si elle est homogène. Le discours sur la médiocrité est à géométrie variable.
Que vous demandiez à être reconnu pour votre travail ou les services que vous rendez, on vous sortira que vous êtes médiocre dans le «communication». Soyez apprécié et agréable aux autres on vous reprochera de ne pas avoir le physique qui va avec. Soyez exceptionnel et il vous sera reproché d'écraser les autres. Utiliser le fait qu'il y a plus malheureux ou que d'autres ont quand même «mieux réussi», est un discours fallacieux : les règles/mesures sont contradictoires donc de toute façon, on (se) perd toujours à ce jeu. Battez vous pour la liberté d'expression, et l'on vous dira que vous abusez, merde c'est indécent il y a des gens qui se font torturer. Battez-vous égoïstement pour donner un sens à votre vie au détriment de votre boulot, et l'on vous reprochera de ne pas être aussi fréquentable que des hommes de papier qui amassent un bonheur phénoménal sur le papier et sont malheureux comme des pierre dans leur quotidien. Le discours sur la vertu personnelle et le discours de personne projetant leur bonheur soit le futur soit dans l'hypothétique ne s'apercevant qu'un poison mortel a été versé à la source de notre vie.

Conclusion

Le discours sur la médiocrité est une logique qu'il faut refuser sauf pour s'amuser ; en effet, celui qui prétend que tout arrive par nécessité au que l'on peut tout réussir à raison. Mais à quel prix ? Suis-je prêt à renoncer à ma vie terrestre, à mes faiblesses humaines, à mes médiocres bonheur pour accéder à une excellence toute relative et dont l'éxistence n'est pas prouvée ? Ceux qui tiennent le discours de l'excellence me font marrer ; ils me rappelle les Horace dans le meilleur des cas, les Lorenzacio dans le pire. Dans le premier cas ils s'astreignent à vivre une tragédie inutile et à emmener les autres dans leur chute. Dans l'autre cas, ils pensent être plus rusé que le «système» et qu'ils vont l'avoir de l'intérieur alors qu'au final ils en sont les agents les plus extrêmistes. Ils se reconnaissent facilement au discours suivant :
«tu sais pour les autres tu es un médiocre, moi je crois en ta valeur. même si pour moi ça n'a pas d'importance pour les autres cela en a, et il faut donc que tu arrêtes d'être un médiocre».
Pour ma part, je pense que cette deuxième catégorie d'individu est probablement la plus importante. Ainsi, je m'exprime clairement (malgré le fait que mon futur potentiel patron pourrait le lire), car je sais que je ne prend aucun risque.
Pourquoi, rigole-je ? Parce qu'à force de s'imaginer que l'on sait ce que les autres pensent arrive la discipline de l'auto-censure : on commet les plus grosses boulettes. On passe à coté de bénignes histoires humaines qui peuvent se révéler remplir la vie de la seule richesse qui rend la vie exceptionnelle, l'amitié et la découverte.

Je fais le pari de Julien qui revient à s'inscrire dans sa médiocre humanité plutôt que dans une excellence divine : « Je parie qu'être exceptionnel apporte moins que le plaisir de profiter de sa vie (même si cela implique d'être médiocre) ». le corollaire est que le seul critère valable à l'égard de l'autre est d'accepter son libre arbitre (et non l'arbitraire) comme jugement. La relation à l'autre devrait se baser sur le moment passé, et non sur des grilles foireuse de jugement. En fait, je dois avouer qu'être médiocre s'est vivre tranquille, et exceptionnel c'est ce dépasser. Mon seul problème c'est que je n'ai aucune idée de la direction dans laquelle il faut aller pour se dépasser, et j'ai peur de m'y perdre. C'est mon coté veule qui va bien avec ma médiocrité en fait.
En tout cas, le pari de Julien est bien mieux que celui de Pascal :
  1. on a pas besoin d'attendre sa mort pour le tester
  2. on y gagne du plaisir.
OK, je sais j'écris ça pour me rassurer après m'être fait suggéré par quatre sources différentes que je suis un médiocre (voire un minable). Mais avec un peu de chance, j'espère que certains trouveront mon plaidoyer pour la médiocrité «brillant».

Copyleft : 07/2003 julien tayon :: julien@tayon.net
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